Alain, vous avez fondé Covigneron il y a plus de 10 ans autour de l’idée d’« adopter » une parcelle de vigne : comment est née cette intuition, et en quoi ce concept change concrètement la façon de vivre une expérience œnologique et gastronomique par rapport à une simple visite de domaine ou une dégustation classique ?
L’intuition est née d’un constat simple : le monde du vin peut parfois paraître intimidant ou éphémère. Lors d’une dégustation classique, on est spectateur d'un produit fini. J’ai voulu que l’amateur devienne acteur de ses vignes. L'idée d'adopter des pieds de vigne, c'est de transformer une consommation ponctuelle en une expérience immersive, à la fois humaine et technique. C’est ainsi que nous sommes rapidement devenu un cadeau original et personnalisé.
Concrètement, cela change tout sur trois points clés :
• Le sentiment d'appartenance : On ne visite plus "un" domaine, on se rend sur "ses" terres. On suit l'évolution de sa parcelle avec le vigneron au fil des saisons, ce qui crée un lien émotionnel uniquer.
• L'immersion pédagogique : On sort du discours marketing pour entrer dans la réalité du métier. Nos "Covignerons" participent aux ateliers (viticulture, vendanges et vinification, dégustations) ils comprennent enfin pourquoi tel millésime a ce goût-là avant de recevoir leurs propres bouteilles étiquetées à leur nom.
• La gastronomie du partage : L’expérience se prolonge à table. Déguster une de ses bouteilles, issue de sa propre parcelle avec des amis n'a plus rien à voir avec un achat en boutique. On ne partage pas seulement un vin, on raconte une histoire dont on est l'un des acteurs.
En résumé, on passe de la simple consommation à une véritable transmission de savoir-faire et de plaisir.
Quand vous concevez une expérience Covigneron ou une Vinescapade, quel est votre « cahier des charges » intime pour qu’elle devienne vraiment mémorable : quels sont, selon vous, les ingrédients indispensables – du vignoble à l’assiette, en passant par l’humain – qui font qu’un participant se souviendra encore de ce moment dans 10 ans ?
Pour qu’un souvenir s’ancre dans notre mémoire pendant 10 ans, il ne suffit pas que le vin soit bon ; il faut que l’expérience soit totale. Notre cahier des charges repose sur trois piliers indissociables :
• L’Authenticité de l’Humain : C’est le premier critère. Je choisis des vignerons qui n'ont pas seulement un savoir-faire, mais un "savoir-être" et une histoire. Le participant doit se sentir accueilli comme un ami, pas comme un numéro. Ce qui reste en mémoire, c’est l’éclat dans les yeux du producteur quand il parle de son histoire, de ses sols ou de ses doutes.
• La Vérité du Geste : Une expérience mémorable passe par le faire. Toucher la terre, apprendre à tailler, goûter le raisin sur cep... Le passage de la théorie à la pratique crée un ancrage sensoriel très fort. On ne se souvient pas d'un cours magistral, on se souvient de l'odeur de la vigne au petit matin.
• La Gastronomie de Proximité : Dans une Vinescapade, l’assiette doit être le prolongement direct du paysage que l’on a sous les yeux. Nous privilégions les accords "terre à terre" : des produits locaux, de saison, souvent dégustés au cœur même du domaine. C’est cette cohérence absolue entre le lieu, le produit et le plat qui crée ce qu'on appelle la "magie du moment".
Au fond, notre ingrédient secret, c'est la générosité. Une expérience Covigneron réussie, c’est quand le temps s’arrête et que la frontière entre le professionnel et l’amateur s’efface au profit du partage et de la convivialité.
Vous travaillez en direct avec des domaines viticoles partout en France : comment parvenez-vous à marier l’exigence pédagogique (comprendre le terroir, les cépages, le travail de la vigne) avec le plaisir hédoniste (dégustation, accords mets-vins, gastronomie locale) sans tomber dans le ‘tourisme viticole carte postale’ ? Avez-vous un exemple très concret d’atelier ou de moment où cet équilibre a particulièrement bien fonctionné ?
Pour éviter le piège de la "carte postale", nous appliquons une règle simple : la pédagogie par l’action, jamais par le cours magistral. On ne parle pas du terroir face à un PowerPoint ou une vidéo, on en parle les pieds dans les vignes ou les mains avec le sécateur. Le plaisir hédoniste, lui, vient comme la récompense naturelle de ces efforts participatifs de compréhension.
Le secret, c'est de transformer la connaissance technique en une expérience sensorielle.
Un exemple concret qui illustre cet équilibre : l'atelier "Assemblage et Casse-croûte vigneron".
Nous avons organisé un moment chez un vigneron partenaire où les participants devaient créer leur propre cuvée.
• L'exigence pédagogique : Ils ont dû goûter chaque cépage séparément, "brut de cuve". C’est un exercice difficile, parfois austère, où l'on comprend l'acidité, les tanins et la structure du vin. On est loin de l'image polie du vin « prêt à boire » en bouteille.
• Le plaisir hédoniste : Une fois leurs assemblages réalisés, nous sommes passés à table pour un mâchon traditionnel (charcuteries locales, fromages affinés).
Le moment de grâce : C’est quand un participant a réalisé que son assemblage, qu'il trouvait trop vif seul, devenait sublime une fois marié à une terrine artisanale du village d'à côté. À cet instant, il a compris physiquement ce qu'était un accord mets-vins et le rôle de l'acidité.
Ce jour-là, ils n’étaient pas des touristes dans un décor de cinéma, mais des convives partageant la réalité du métier. Le souvenir est resté parce qu'il y a eu une révélation intellectuelle suivie d'une émotion gourmande et personnalisée autour de leur propre cuvée d’un jour.
Les expériences immersives comme les safaris viticoles, chasses au trésor dans les vignes ou ateliers d’assemblage bousculent les codes traditionnels de l’œnotourisme. Quels sont les freins que vous rencontrez encore (du côté des domaines, des participants ou de la réglementation), et comment les contournez-vous pour garder cette dimension ludique et expérientielle sans perdre en sérieux ni en crédibilité, notamment vis-à-vis d’acteurs référents comme la RVF ?
Ce qui facilite ce changement de paradigme, c'est que les vignerons eux-mêmes ont profondément évolués. Ils ont compris que le consommateur d'aujourd'hui ne cherche plus seulement un produit, mais une expérience, une connexion et une transparence.
Aujourd'hui, nos partenaires s'adaptent avec une agilité remarquable aux nouvelles attentes :
• Le besoin de sens : Les vignerons ouvrent leurs carnets de bord. Ils expliquent leurs choix environnementaux, leurs doutes face aux nouvelles exigences (réchauffement viticole, techniques de viticulture, nouveaux modes de consommation du vin), et répondent à une demande croissante de vérité sur ce qu’il y a dans le verre.
• La désacralisation : Ils acceptent de sortir du jargon technique pour adopter une communication plus inclusive. Ils ont compris que partager leur quotidien de manière ludique ne retire rien à la noblesse de leur métier ; au contraire, cela crée une complicité qui fidélise bien plus qu'une simple transaction. Bien au-delà de se souvenir d’un vin parce qu’il est bon, on s’en souvient bien davantage lors qu’on l’a découvert à l’occasion d’un moment mémorable.
• La personnalisation et l’individualisation : Ils ne se contentent plus de faire défiler des groupes. Ils adaptent leur discours à chacun, que vous soyez un néophyte curieux ou un dégustateur averti.
Cette capacité d'adaptation des domaines est notre plus grande force. C'est elle qui nous permet de proposer des expériences qui sont techniquement irréprochables sur le fond, mais totalement décomplexées sur la forme.
Nous garantissons notre crédibilité :
Pour garder notre sérieux sans perdre notre sourire, nous misons sur la rigueur du contenu. Une "chasse au trésor" Covigneron n'est qu'un prétexte pour parler de géologie, d'ampélographie ou de cycle végétatif, de cépages. Le jeu n'est pas la finalité, c'est le moteur.
• La caution du vigneron : Rien n'est délégué à des animateurs extérieurs. C'est le producteur lui-même qui valide et souvent anime ces moments. Sa présence est le rempart ultime contre le "tourisme carte postale".
• L'approche par le goût : Même dans l'atelier le plus insolite, la dégustation finale est menée selon les standards professionnels les plus stricts. On peut avoir fait un safari en 4x4 dans les vignes et finir par une analyse organoleptique que ne renierait pas un sommelier.
En résumé, nous contournons ces freins par la preuve par le résultat. Quand un participant repart en sachant expliquer la différence entre un sol calcaire et un sol argileux, entre les cépages, parce qu'il a dû les chercher lors d'un jeu, nous avons gagné notre pari : marier l'exigence des guides de référence à la modernité des usages actuels.
Vous vous situez à la croisée du vin, de la gastronomie et de l’événementiel, avec des afterworks, séminaires et coffrets cadeaux. Que vous ont appris les entreprises et les groupes que vous accueillez sur ce qui fait, ou non, une expérience vraiment fédératrice ? Avez-vous observé des différences marquantes entre les attentes des particuliers et celles des équipes en entreprise lorsqu’il s’agit de ‘vivre’ le vin ensemble ?
Travailler avec des entreprises nous a appris une leçon fondamentale : le vin est le plus puissant des réseaux sociaux, à condition qu'il soit un prétexte et non une fin en soi. Pour qu'une expérience soit fédératrice, elle doit briser les hiérarchies.
Ce que les groupes nous ont appris sur le "fédérateur" : Une expérience réussie avec une entreprise, c’est celle où le stagiaire et le CEO se retrouvent au cœur des vignes ou face au dilemme d’un assemblage. Le "faire ensemble" l'emporte sur le "savoir". Ce qui fédère, c'est de sortir tout le monde de sa zone de confort mais dans un cadre bienveillant. Si l'activité est trop complexe ou trop académique, on recrée de l'exclusion. Le ludique est ici la clé de l'inclusion.
Les différences marquantes entre Particuliers et Entreprises :
• Le Particulier cherche la "Verticalité" : Il vient pour approfondir ses connaissances, pour son plaisir personnel ou celui de ses proches. Il a une attente de contenu forte, il veut repartir "plus savant". L'expérience est centrée sur son enrichissement individuel.
• L'Entreprise cherche l'"Horizontalité" : Les équipes viennent pour vivre une émotion collective. Le vin devient un langage commun. On ne cherche pas tant à devenir expert qu’à créer des souvenirs partagés. Le moment de dégustation est vécu comme un espace de respiration et de dialogue informel.
Le dénominateur commun : l'émotion gastronomique. Que ce soit pour un séminaire ou un coffret cadeau, le "vrai" reste le critère numéro un. Les entreprises s'éloignent aujourd'hui des cadeaux impersonnels pour offrir des expériences qui ont du sens et une éthique. Elles veulent raconter l'histoire d'un vigneron, pas celle d'une marque de luxe anonyme. C’est ce passage du "standing" à l'"authentique" qui fait que l'expérience reste mémorable pour les collaborateurs.
Avec l’essor des box, du digital et de la personnalisation (bouteilles au nom du participant, parcours sur mesure, etc.), comment imaginez-vous l’évolution des expériences œnologiques et gastronomiques dans les 5 à 10 prochaines années ? Voyez-vous, par exemple, une place croissante pour le virtuel, ou au contraire un retour au très incarné, au geste manuel, à la saisonnalité des vendanges ?
Dans les 10 prochaines années, nous ne voyons pas une opposition entre le digital et l'incarné, mais une complémentarité au service de l'émotion.
Voici notre vision de cette évolution :
• Le Digital comme "Fil d'Ariane" : Le virtuel ne remplacera jamais l'odeur du chai ou la texture de la terre, mais il va sublimer l'attente et le suivi. Imaginez un Covigneron qui, via son smartphone, reçoit une notification avec une courte vidéo de "sa" parcelle au moment précis de la fleur, ou qui peut discuter en direct avec le vigneron pendant les gelées de printemps. Le digital servira à maintenir ce lien ténu et précieux tout au long de l'année, là où aujourd'hui on ne se voit qu'une ou deux fois.
• L'Hyper-Personnalisation : On va aller bien au-delà de l'étiquette au nom du participant. L'avenir, c'est de permettre à l'amateur de choisir, par exemple, le type d'élevage de sa propre barrique ou de participer à des décisions techniques du domaine via une plateforme collaborative. On passe du "sur-mesure" de façade à une véritable co-création.
• Le retour au "Très Incarné" : Plus notre quotidien sera digitalisé et aseptisé, plus le besoin de "vrai" sera viscéral. Nous prévoyons un retour massif au geste manuel, au silence des vignes et à la rusticité noble des vendanges. Le luxe de demain, ce ne sera pas le virtuel, ce sera de pouvoir passer une journée déconnectée, les mains dans le raisin, à suivre le rythme lent des saisons.
Notre conviction : Le futur sera "High Tech" pour la gestion et la logistique, mais résolument "Low Tech" pour l'expérience vécue. Nous utiliserons la technologie pour simplifier l'accès au terroir, mais le cœur de l'expérience restera ce moment suspendu, entre une assiette de produits de saison et un verre de vin partagé avec le vigneron qui l'a fait naître.
Pour terminer, quel conseil donneriez-vous à quelqu’un qui veut offrir ou s’offrir une expérience œnologique et gastronomique marquante – que ce soit chez Covigneron ou ailleurs ? Sur quels critères devrait-il se baser pour choisir un domaine, un format ou un coffret, afin que ce soit bien plus qu’une simple dégustation, mais un vrai souvenir de vie ?
Mon conseil est simple : cherchez l’empreinte, pas le marketing. Pour qu'une expérience devienne un souvenir de vie, elle doit avoir du relief et beaucoup de vérité.
Si vous voulez offrir ou vous offrir un moment vraiment marquant, basez votre choix sur ces trois critères :
• La quête du "vrai" : Fuyez les parcours trop balisés ou aseptisés. Choisissez un format convivial qui vous donne les clés de la réalité : là où on vous emmène dans les vignes, où on vous montre la cuverie en plein travail, où on vous explique les défis du millésime. Un vrai souvenir naît quand on touche à la matière brute du métier.
• La rencontre avec l'artisan : Ne choisissez pas un domaine uniquement pour son prestige ou le nombre de médailles sur l’étiquette, mais pour l’histoire de celui ou celle qui fait le vin. Posez-vous la question : « Est-ce que je vais vraiment échanger avec l’artisan ? ». C’est cet échange humain qui transforme une simple dégustation en une rencontre marquante. Un vin goûté dans le silence d'un chai, en écoutant le vigneron raconter ses doutes et ses fiertés, n'aura jamais le même goût qu'une bouteille achetée sur une étagère. C’est cette connexion qui donne au vin son supplément d'âme.
• La cohérence du "sens" : Vérifiez si l'expérience respecte le cycle naturel. Une dégustation de produits locaux qui suit la saisonnalité, dans un domaine qui respecte sa terre, aura une force narrative bien plus puissante. Le souvenir s'ancre quand tout ce que vous voyez, touchez et goûtez est en harmonie.
En résumé : Ne cherchez pas la perfection lisse, cherchez l'incarnation. L'expérience sera marquante si elle vous permet de dire, des années plus tard : "Ce jour-là, j'ai compris d'où venait ce vin ou ce produit et j'ai rencontré l'homme ou la femme qui lui a donné son âme."
Pour en savoir plus : https://www.covigneron.com